Zones illicites dĠAlep

La Syrie au prŽsent

Institut Franais du Proche-Orient

 

Zouhair Ghazzal

Loyola University Chicago

zghazza@luc.edu

zouhairghazzal.com

 

 

 

 

Ç Je vais vous dire ce qui se passe dans ce quartier. Les clans et tribus nĠont plus lĠexistence lŽgendaire quĠon leur accordait. Tout est morcelŽ, tout est fragmentŽÉen miettes. Moi je ne parle plus avec mon pre, ni mes frres ou cousins. On se parle plus depuis dŽjˆ longtemps, depuis quĠon sĠest installŽ en ville et laissŽ le village derrire nous. Mon voisin dĠˆ c™tŽ sĠest disputŽ avec ses fils. Ils nĠen veulent plus de lui. Alors il se marie une seconde fois, sĠachte une nouvelle maison, et va sĠinstaller avec sa jeune femme. Il a 65 ans. Il ne voit plus ses fils, et de toute faon ils nĠen veulent plus de lui. Il nĠy a quĠun seul dicton en marche ces jours-ci : ÒLĠargent rassemble (al-m‰l yajmaÔ al-shaml)Ó. Dans cette rue se trouvent des familles appartenant ˆ des tas de clans (Ôash‰yir) et tribus (qab‰yil), juxtaposŽes ple-mle ˆ des familles originairement dĠAlep. Or, plus rien ne les rassembleÉaucune logique ne les unitÉsauf celle de lĠargent. Nous sommes tellement fragmentŽs que jĠai du mal ˆ voir comment cette rue, ce quartier, tiennent encore debout. Puis un jour quelquĠun vient tout bonnement avec de lĠargent quĠil a dž ramasser quelque part. Il commence un projet. Il veut vendre des vtements produits ˆ Alep, ou des cigarettes de contrebande, et il a donc besoin de jeunes gens pour la distribution et la vente dans les quartiers. Alors il rassemble autour de lui des jeunes du mme clan (Ôash”ra), et voilˆ 20, 30, ou 40 qui soudainement commencent ˆ travailler ensemble. Sinon ils resteraient dispersŽs, bons ˆ nous emmerder. È

 

LĠhomme qui parle a peut-tre la cinquantaine, bien bronzŽ, et porte une longue chemise orientale blanche, bien repassŽe. Ç ‚a fait longtemps que je ne lĠai pas portŽe, puis tout bonnement aujourdĠhui jĠen ai eu envie. CĠest pourquoi elle semble tout ˆ fait neuve. Je viens de la sortir du tiroir. È Il est maon, mais par manque de demande, il a traversŽ, comme tout le monde dans ce quartier, plusieurs mŽtiers, que ce soit en Syrie ou au Liban. Nous sommes ˆ Tar”q al-B‰b, quartier au nord-est dĠAlep, dominŽ par le clan des Battžsh, connus surtout pour des affaires de contrebande (pices de rechange pour voitures, moutons, ou monnaies). Un long boulevard, ˆ moitiŽ asphaltŽ, sŽpare la partie ouest qui est lotie (mufraz) de la partie est qui elle demeure non-lotie. Mme ce grand boulevard est ˆ moitiŽ asphaltŽÑdu c™tŽ des appartements lotisÑ, alors que des marchands ambulants, et des tentes vendant des fruits et lŽgumes occupent la partie crue poussiŽreuse. De gros camions, des Suzuki, et des taxi jaunes, partagent lĠespace de la partie crue avec les marchands des tentes, quĠils soient ambulants ou permanents : beaucoup de chauffeurs habitent ce quartier, de sorte quĠil a lĠair dĠun gros parking o tout se mŽlange. Ç On devrait interdire les camions dans les petites rues È, me dit mon interlocuteur lors du passage dĠun gros Mercedes qui nous remplit de poussire en cette fin dĠaprs-midi dĠun vendredi chaud. Or, mme si cĠest un vendredi, les habitants des quartiers populaires ne suivront pas les rgles imposŽes par la municipalitŽ pour le jour de congŽ obligatoire (vendredi ou dimanche). En conduisant ma voiture du centre fermŽ de la ville, les quartiers populaires pŽriphŽriques, ˆ partir de ShaÔԉr et ses cimetires magnifiques, surprennent par leur ouverture jour et nuit, tous les jours de la semaine, sans interruptionÑ24/7 comme disent les amŽricains.

 

LĠhomme bronzŽ, que jĠavais dŽcouvert par hasard en dŽbut dĠaprs-midi, me fait asseoir sur le Ç trottoir È de sa maison arabe (h™sh Ôarab”). Pas question de mĠinviter ˆ lĠintŽrieur : sa femme et enfants regardent la tŽlŽ dans la seule pice o ils reoivent leurs invitŽs. Alors il mĠapporte une chaise et mĠoffre du cafŽ. On discute des prix : toutes ces maisons ont ŽtŽ rŽcemment b‰ties, durant les vingt dernires annŽes, et nĠont en gŽnŽral quĠun ou deux Žtages (style Ç arabe È, mais en bŽton plut™t quĠen pierres taillŽes); on les agrandit au fur et a mesure quĠon en a besoin ; mais comme la zone est non-lotie, les propriŽtaires nĠont pas leurs papiers en rgle, cĠest-ˆ-dire que leur propriŽtŽ nĠest pas enregistrŽe au bureau officiel des cadastres du centre ville. Comme la moitiŽ des propriŽtaires dĠAlep qui ont le mme problme, une grande partie de ceux de Tar”q al-B‰b sĠŽchangent leurs propriŽtŽs par le moyen de documents non-officiels approuvŽs par des juges civils. En jargon juridique, en provenance du fiqh hanŽfite ottoman, on dira que ces propriŽtaires nĠont pas de pouvoir sur leur propriŽtŽ en tant quĠÇ objet tangible (Ôayn) È, et que donc en cas de procs ils jouiraient de leur Ç droit personnel È plut™t que de leur Ç droit rŽel È : cette fiction juridique permettrait ˆ de tels propriŽtaires de porter plainte devant un tribunal civil, sans aucun document cadastral.

 

Mais malgrŽ ce statut quasi-officiel des propriŽtŽsÑdont mon interlocuteur mĠavait assurŽ quĠil englobait prs de la moitiŽ des maisons et appartements dĠAlep, dans ce quĠil est convenu dĠappeler les Ç zones dĠhabitation sporadiques (am‰kin al-sakan al-Ôashw‰Ġ”) ÈÑ, les prix restent assez ŽlevŽs : mme un petit deux-pices dans ces Ç zones illicites È pourrait dŽpasser le demi-million ($10 000), et un trois-quatre-pices aisŽment aborder le million. Mon interlocuteur me fait savoir que son voisin vient tout juste dĠacheter un appartement dans le quartier (licite) de Sayf al-Dawla : situŽ au sud-ouest dĠAlep, tout juste en bas de la citŽ universitaire (dĠo son attrait pour les Žtudiants), Sayf al-Dawla est un de ces quartiers de la classe moyenne basse, ˆ tendance populaire, avec un grand suq donnant sur son artre principale. Le voisin aurait vendu pour un million, pour sĠacheter ˆ Sayf al-Dawla pour un million-six, mais pour un petit deux-pices : cette dette de LS 600 000 Ç vaut la peine, en particulier pour un enseignant qui regarde vers un monde meilleur È. Pourtant ces quartiers illicites sont loin de la structure du Ç ghetto È amŽricain. Tout dĠabord, leurs habitants ne vivent pas dans leurs quartiers dĠune faon autonome, comme isolŽs du monde extŽrieur, puisquĠils travaillent dĠhabitude ailleurs, soit dans les zones industrielles ou au centre ville. Quand on vient du centre vers la pŽriphŽrie, et malgrŽ lĠŽtat dŽlabrŽ de certains de ces quartiers, on nĠa pas ce sentiment que lĠon est dans un monde ˆ part : en fait, on sĠaperoit que ces gens, ce style de vie, ces marchŽs, cĠest du dŽjˆ vuÑon les a dŽjˆ vus ailleursÑau centre ville prŽcisŽment. Le centre ville moderne (en dehors de lĠenceinte de la vielle ville ottomane)ÑsituŽ dans le triangle du Baron, JdaydŽ, et B‰b al-FarajÑa depuis les annŽes soixante perdu son caractre grande-classe chic, et ses boutiques, magasins, et cinŽmas vivent depuis longtemps sous lĠempreinte forcŽe des gožts populairesÑnos voisins de la pŽriphŽrie : cĠest donc la pŽriphŽrie qui assige la ville, et non lĠinverse. Ce Ç populisme È du centre a poussŽ des quartiers chics comme Muh‰faza, Sab”l, ou Shahb‰, ˆ dŽpendre de leurs propres Ç shopping centers È, phŽnomne qui sĠest rŽpandu, durant ces vingt dernires annŽes au reste de la ville. Ainsi, mme les quartiers pŽriphŽriques les plus populaires, comme AshrafiyyŽ, Shaykh Maqsžd, Hulluk, ou ShaÔԉr, possdent tous de grands centres de consommation : produits vestimentaires et Žlectroniques, supermarchŽs, salons de coiffure, tout y est. Non seulement ces centres font que chaque quartier devient de plus en plus autonome, mais la diffŽrence des prix entre le centre et la pŽriphŽrie pousse certains ˆ vendre leurs boutiques du centre pour sĠacheter ailleurs ˆ des prix beaucoup plus bas : le prix dĠune boutique du centre ferait lĠŽquivalent dĠune autre plus grande ailleurs, en plus dĠune maison.

 

DĠaprs la municipalitŽ, des 114 quartiers dĠAlep, 87 sont classifiŽs comme ayant une organisation formelle, alors que 27 demeurent illicites. Mais les zones illicites (informal settlement zones) occupent de 40 ˆ 45 pour cent de la superficie de la ville et du nombre de ses habitants : leur poids sĠavre donc plus important que leur nombre vis-ˆ-vis des zones formelles, puisque mme dans ces dernires, le pourcentage des maisons illicites reste parfois ŽlevŽ. Une Žtude rŽcente de 18 zones illicites et de 29 formelles qui leurs sont adjacentes, pour une totalitŽ de 1000 maisons (household) ˆ majoritŽ illicites (mme dans les zones dites formelles), montre clairement que les revenus bas ont une influence totale ˆ la fois sur la santŽ et le style de vie, que sur lĠactivitŽ Žconomique (les enquteurs ont laissŽ les questions politiques en dehors de leur champs dĠŽtude)[1]. Ainsi, il sĠavre que prs du quart sont en provenance de zones rurales, donc en ville pour la premire fois, alors que les autres auraient dŽmŽnagŽ dĠautres quartiers de la ville ; 24,3 pour cent des hommes et 22,1 pour cent des femmes se prŽsentent comme non-Arabes, probablement kurdes (la seconde ethnie en Syrie)[2]. MalgrŽ lĠenseignement gratuit, et les progrs par rapport ˆ la gŽnŽration prŽcŽdente, le taux dĠanalphabŽtisme reste ŽlevŽ : 38 pour cent chez les femmes ; alors que seulement 4 pour cent des hommes et femmes ont un dipl™me supŽrieur, et 8,9 pour cent des femmes ont du travail payŽ. La pauvretŽ domine lĠenqute ˆ tous les niveaux : ainsi, seulement 3 pour cent des maisons ont un revenu de plus de LS 20 000 ($400) par mois ; 3,2 pour cent ont moins dĠun individu par chambre ; 5 pour cent ont un ordinateur ; mais la majoritŽ ont un poste de tŽlŽvision, dont la moitiŽ sont connectŽs ˆ une antenne parabolique (dish). Les couples mariŽs ont un taux dĠenfantement de cinq par moyenne, et le tiers sont mariŽs ˆ un individu de la famille (cousine ou nice)Ñle taux de polygamie ne dŽpassant pas 7,5 pour cent. Comme les enquteurs Žtaient en majoritŽ de docteurs professionnels, ils ont notŽ dans leur Žtude dŽtaillŽe des taux parfois ŽlevŽs de cancer, de maladies cardiaques ou respiratoires, de diabtes ou ulcres, avec des variations entre les sexes et ‰ges, sans parler des sympt™mes de stress, de maladies psychiques ou de personnalitŽ.

 

Ë vrai dire, une histoire de ces quartiers illicites est encore loin dĠtre ŽbauchŽe, mme pour de larges mŽtropoles comme Damas[3] et Alep, les plus touchŽes par ce phŽnomne. Il semble cependant certain que la propagation de quartiers illicites (ou de maisons illicites dans de quartiers lotis) est un phŽnomne qui date de la fin des annŽes 1950, plus prŽcisŽment lĠunion avec lĠƒgypte. Les rŽformes agraires de 1958 et 1963, tout en offrant de la propriŽtŽ aux paysans qui nĠen avaient point, ont aussi dŽpossŽdŽ les grands propriŽtaires autour des villes. Les terrains entourant les zones urbaines b‰ties, et sur lesquels on cultivait ˆ Alep des pistaches, olives, fruits et lŽgumes, appartenaient pour la plupart aux grandes familles, comme les Muyassar, Nahh‰s, Hubbu, Abž Bakr, Barr”, Jazm‰t”, et Q‰tirj”. AujourdĠhui de tels noms sont devenus ceux des quartiers pŽriphŽriques ˆ lĠest et au sud de la ville, illicites pour la plupart : ces familles ayant perdu leurs terrains avec les rŽformes agraires, tout fut parcellisŽ puis vendu, ou ŽchangŽ avec dĠautres terrains plus convenables ˆ la campagne ; et lĠon commence ˆ y b‰tir dessus sans aucun plan dĠorganisation, sans autorisationÑdŽbut de la super-urbanisation illicite. Prenons lĠexemple des Muyassar, qui jusquĠau annŽes 1950 possŽdaient des terrains ˆ lĠest dĠAlep, o ils cultivaient surtout des pistaches ; ils avaient mme b‰tis une ferme afin de mieux contr™ler le travail des paysans, et quĠils utilisaient aussi comme rŽsidence secondaire. AujourdĠhui le quartier qui porte leur nom, Karm al-Muyassar, est lĠune de ces zones illicites remplie de maisons arabes ˆ un ou deux Žtages. Comme pour la plupart des quartiers ˆ lĠest et au sud de la ville, illicites ou pas, celui de Karm al-Muyassar est occupŽ par des clans et tribus arabes qui se divisent les quartiers. Ainsi, al-Walda est une tribu (qab”la) formŽe de cinq clans (Ôash‰yir, s. Ôash”ra) distincts : al-SaÔb, al-N‰sir, al-Huwayw‰t, al-ÔAf‰dhila, et al-Bž-Hamad. On trouve ces clans distribuŽs dans de nombreux quartiers, comme Sukkar”, AshrafiyyŽ, Shaykh Maqsžd, Hulluk, et Shaykh SaԔd, se partageant les rues et quartiers avec dĠautres clans arabes ou kurdes (de ÔAyn al-ÔArab ou Qamishl”), ou de familles alŽpines ou kurdes (surtout de ÔIfr”n). Parmi les autres clans ou tribus dominant les pŽriphŽries on notera surtout les Hadd”d”n, Bani Kh‰lid, al-Bakk‰ra, et al-Jays‰t (dont la fameuse maison Barr” de B‰b al-Nayrab est issue).

 

Comme lĠimmigration de la campagne nĠeut lieu que sporadiquement, et que tous ces quartiers illicites ne possdent aucune organisation formelle, et sont le produit de ceux qui les habitent, il y a trs peu de quartiers, ou mme de rues, dominŽs systŽmatiquement par un seul clan. Cette fragmentation empcherait lĠimposition de taxes illŽgales (khuwwa, pl. khuww‰t) par le plus fort. La forte division entre clans, familles, et ethnies, rue par rue, quartier par quartier, pousse certains ˆ sĠimposer comme lĠÇ homme fort È (q‰Ġid) dĠune localitŽ (mahalla), espŽrant ainsi de jouer le r™le de Ç mŽdiateurs È locaux. Dans certains quartiers, cette fragmentation est moins accentuŽe, et la tendance est au partage du pouvoir entre deux ou trois clans, maisons, ou familles. Ainsi, le quartier de B‰b al-Nayrab, situŽ au sud-est de la ville, est lĠune de ces zones Ç dures È, qui durant toute lĠŽpoque ottomane fut lĠespace de nŽgociation entre la ville et les tribus environnantes[4]. AujourdĠhui les maisons Barr” et Hamida se partagent le pouvoir, au point o chaque rue, mosquŽe, et z‰wiya soufie, est dŽlimitŽe entre lĠun et lĠautre. Mais un tel partage a aussi ses inconvŽnients, puisque dans ce quartier dur o la contrebande du tabac prŽdomine, les deux clans principaux entrent parfois dans des guerres style mafia sicilienne. Ë lĠŽpoque des troubles avec les frres musulmans, le maire dĠAlep de lĠŽpoque, Nuh‰d Q‰d”, voulut briser le pouvoir des clans du Nayrab : la grande avenue qui, ˆ partir du pŽriphŽrique et de la mosquŽe moderne, casse le quartier en deux, fut le travail de Q‰d”, qui avant de recevoir sa promotion vers Damas, survŽcut un attentat contre sa vie ˆ la fin des annŽes 1970. Les deux clans principaux se rŽorganisrent nŽanmoins autour de la nouvelle avenue, chacun avec son espace propre. Ainsi pendant plus de deux gŽnŽrations les Barr” avaient leurs propres dŽputŽs au parlement, alors que les Hamida occuprent des postes dans lĠarmŽe, la police, et les services secrets. La tension devint encore plus vive en 2000 quand le dŽputŽ Mahmud Barr”, fils a”nŽ de ShaÔb‰n Barr”, fut assassinŽ en voiture avec sa femme et fils. Quand des membres du clan opposŽ furent attaquŽs, et que le dŽputŽ Ahmad Barr” fut mis en accusation par les Hamida, on demanda la levŽe de son immunitŽ parlementaire. Mais le parlement refusa, et Barr” fut assassinŽ ˆ son tour en fin 2004 alors quĠil sortait dĠune mosquŽe. On a ensuite tentŽ en vain dĠassassiner des membres des Hamida, et leurs boutiques dans la vielle ville intra muros (prs de 40) sont sous constante menace. Rappelons que les Barr” ne se posrent jamais comme plaideurs dans lĠassassinat de leur dŽputŽ : question dĠhonneur, sans doute, puisquĠils esprent toujours garder le droit de vengeance ˆ eux-mmes, plut™t que de recourir ˆ la justice.

 

Durant toute lĠŽpoque ottomane Alep Žtait assiŽgŽe par des clans et tribus dont les ramifications sĠŽtendaient jusquĠaux provinces irakiennes et la pŽninsule arabe, et la ville nŽgociait ses Ç redevances È par le moyen dĠun quartier comme Nayrab : une Ç porte È (b‰b) entre lĠintŽrieur urbain et sa stratification entre groupes de statuts, et lĠextŽrieur rural et tribal. AujourdĠhui, les zones illicites mirent fin ˆ un tel Žquilibre prŽcaire, puisque lĠextŽrieur sĠest logŽ ˆ lĠintŽrieur, et a finit par Žtrangler la ville dans un mouvement de super-urbanisation rapide. Certes, la Syrie sĠinscrit ˆ cet Žgard dans un mouvement tiers-mondiste o dŽjˆ plus dĠun tiers de la population urbaine globale vivait en 2001 dans des bidonvilles[5]. Alors que ces slum-dwellers sont pour la plupart sans habitat ni travail de qualitŽ, ils constituent des Ç marginaux È du nŽolibŽralisme globalisant : des paysans dont le produit de leurs terres ne suffit plus, des dŽplacŽs professionnels du secteur public, et des ouvriers avec un savoir-faire technique devrant se contenter de travaux partiels, sans compter, comme cĠest le cas pour la Syrie, les membres des clans et tribus, qui par tradition ne Ç travaillent È pas, et pour qui le travail qualifiŽ, quĠil soit rural ou urbain, est certes une nouveautŽ[6]. Mais est-ce un nouveau sous-prolŽtariat ? Certes, lĠidŽe de la ville europŽenne du 19e sicle qui absorberait lĠexode rural par le moyen du travail urbain ˆ bas salaire nĠest plus conforme ˆ ce que le 20e sicle a dŽveloppŽÑdu moins en ce qui concerne le tiers-monde. Pour ceux qui, comme Mike Davis[7], visent pour une vision globale de cette super-urbanisation tiers-mondiste, ils considrent, dans un langage nŽo-marxiste ˆ peine voilŽ, que Ç la retraite de lĠƒtat (the retreat of the state) È, face au pressions nŽo-libŽrales des grandes institutions monŽtaires internationales (banque mondiale, IMF, et WTO), aurait entra”nŽ ce flux urbain incontr™lable dĠindividus ou familles marginalisŽes par le capitalisme sauvage ˆ lĠŽchelle planŽtaire. Dans ce schŽma tout bougerait entre lĠÇ informel È et lĠÇ illicite È : ainsi, une Ç classe ouvrire informelle È se met en place, composŽe en majoritŽ dĠemployŽs dĠƒtat, de paysans urbanisŽs, de micro-entrepreneurs petits bourgeois, de professionnels ayant perdu leurs emplois, ou dĠouvriers sans travail permanent. Tous se juxtaposent ple-mle dans ces zones illicites qui dŽsormais Žtranglent les villes du tiers-monde, et qui forment une ceinture de misre sans aucun horizon de salut commun (mme par le moyen de lĠƒtat). Davis voudrait une fois pour toute dŽchoir lĠidŽe que la super-urbanisation ne serait que le rŽsultat nŽfaste dĠune Ç mauvaise gestion (bad governance) È Žtatique : cĠest plut™t lĠƒtat national qui est en Ç retrait È face aux pressions du capitalisme mondial. En somme, lĠƒtat nĠaurait quĠune chose ˆ dire ˆ ces concitoyens : Ç tout le monde se dŽbrouille seul, nos ressources sont limitŽes È. Plut™t que le welfare state europŽen, on est en face dĠun HŽgŽlianisme des pauvres gŽnŽralisŽ.

 

Or le cas Syrien, et celui dĠAlep en particulier, montre que loin dĠune Ç retraite È de lĠƒtat, cĠest plut™t sa prŽsence et sa mainmise sur la production qui empcherait le plein dŽveloppement de lĠesprit de lĠentrepreneur capitaliste. HŽritier du dŽmembrement de lĠEmpire ottoman, lĠƒtat syrien post-colonial Žtouffa aussit™t ˆ partir de la fin des annŽes 1950 la bourgeoisie nationale du mandat, puis sĠembarqua dans des projets de nationalisation et confiscation des terres, deux des Ç causes È principales derrire le mouvement urbain illicite. Mais pour comprendre les racines du mouvement urbain, il faudrait sans doute aller au-delˆ des modalitŽs du travail et de sa gestion. Il faudrait en effet aborder ˆ partir du travail la gestion de la propriŽtŽ et du contrat (qui tous deux font partie de lĠhŽritage ottoman), de lĠorganisation Žconomique en fonction des pratiques religieuses (codes Žthiques ou pratiques de salut), ou des pratiques quotidiennes du droit et de la justice.

 

Ainsi, par exemple, les rgles du travail et du profit dans certaines de ces zones pŽriphŽriques nĠobŽissent pas nŽcessairement aux rgles de la compŽtition capitaliste. Les micro-manufactures de textile ou de chaussures, qui souvent nĠemploient pas plus de dix personnes, soit dans une boutique, un appartement, ou un abri sans fentre, et situŽes dans les quartiers kurdes de AshrafiyyŽ, Shaykh Maqsžd, Hulluk, et ÔAyn al-Tall, se trouvent en compŽtition avec les grandes usines de Bust‰n al-B‰sha et Bill‰yramžm (au nord-ouest), ou avec les manufactures de taille moyenne de Kall‰sŽ (au sud-ouest). Or, pour comprendre comment une micro-manufacture de textile de dix personnes arrive ˆ survivre ˆ quelques kilomtres dĠune usine de textile avec 500 employŽs, il faudrait passer par lĠenchevtrement des relations ˆ la fois Žconomiques que sociales. Tout dĠabord, les micro-manufactures arrivent ˆ survive gr‰ce aux liens de parentŽ, la discipline et les long horaires (plus de 12 heures par jour, parfois 7 jours la semaine), les salaires bas (moins de 10 000 livres par mois), et surtout par la connaissance personnelle que les acteurs dŽveloppent lĠun par rapport ˆ lĠautre. Ainsi, un micro-entrepreneur embauche ses proches pour travailler dans une petite boutique qui produit des draps en coton : dix peuvent suffire pour faire circuler le petit capital ˆ leur disposition, et pour faire marcher les machines corŽennes ou turques ; on prŽfre exporter les produits vers les pays arabes ou lĠunion europŽenne plut™t que de les vendre localement, puisque les marges de profit sĠavrent plus prometteurs. CĠest donc tout lĠaspect Ç informel È de ces opŽrations, situŽes pour la plupart dans des zones illicites, qui garantit leurs succs vis-ˆ-vis du travail plus structurŽ des grandes usines. Il se peut mme que le travail informel est en train dĠaugmenter, comme ces zones illicites qui lĠhŽbergent, ˆ un taux plus rapide que le travail structurŽ (et mieux protŽgŽ) : mais est-ce lˆ un bon signe ? Ou faut-il voir dans tout cela la fragmentation dĠune sociŽtŽ qui nĠarrive ni ˆ organiser son travail, ni ˆ hŽberger tous ces individus qui sĠentassent aux alentours des villes et ne font que rver dĠune autre vie ?

 

Ç Regardez ce briquet chinois È, me dit mon h™te de Tar”q al-B‰b dĠun ton provocateur. Ç Voyez combien de pices il contient : il devrait y avoir une bonne douzaine. ‚a fait une semaine que jĠy bržle un paquet de cigarettes par jour avec, et jĠen aurai peut-tre pour une autre semaine. Or il ne cožte que 5 livres, et son cožt de fabrication devrait tre moins que a. Pour produire quelque chose dĠaussi simple et compliquŽ ˆ un prix tellement bas il faudrait du gŽnieÉune organisation du travail, et une Žthique correspondante, que lĠon ne possde pas encore dans nos paysÉet que lĠon nĠaura sans doute jamaisÉ È

 

 



[1] Wasim Maziak, et al., Ç Mapping the health and environmental situation in informal zones in Aleppo, Syria; report from the Aleppo Household Survey È, Žtude Žtablie par le Syrian Center for Tobacco Studies, Alep, Syrie, ˆ para”tre; voir aussi lĠarrt-sur-image de Maziak dans ce mme ouvrage.

[2] Le haut pourcentage des Kurdes par rapport ˆ leur moyenne nationale de 10 pour cent (soit 2 millions de Kurdes pour une population de 20 millions) sĠexplique par le haut taux dĠimmigration de la rŽgion rurale de ÔIfr”n, qui ˆ elle seule contient 366 villages au nord-ouest syrien. On y reviendra.

[3] Voir dans ce mme volume lĠarrt-sur-image de ShaÔb‰n ÔAbboud, correspondant du quotidien libanais an-Nahar ˆ Damas.

[4] Cf. Jacques Hivernel, Ç B‰b al-Nayrab, un faubourg dĠAlep, hors la ville et dans la citŽ È, ƒtudes rurales, nĵ 155-156, juillet-dŽcembre 2000, 215-237, et aussi son arrt-sur-image dans ce mme volume.

[5] Mike Davis, Ç Planet of Slums: Urban Involution and the Informal Proletariat È, New Left Review, 26 (mars-avril 2004), 5-34.

[6] Les premires tentatives dĠintŽgrer les tribus dans des Ç travaux È agricolesÑce qui implique une sŽdentarisation forcŽeÑdatent de lĠŽpoque de lĠoccupation Žgyptienne du Bil‰d ash-Sh‰m entre 1832-40, quand Ibrah”m Pasha nŽgocia avec les clans et tribus situŽes dans la rŽgion dĠIdlib et Hama de travailler sur la terre en contrepartie de terrains dont ils seraient les propriŽtaires absolus. Notons que dans le langage du Baath les Ôash‰yir ne forment mme pas une catŽgorie ˆ part, ˆ c™tŽ des travailleurs (Ôumm‰l) et paysans (fall‰h”n), puisquĠils devraient en principe sĠÇ absorber È dans ces dernires.

[7] Mike Davis, Ç Planet of Slums È, op. cit.